Le Photographe des Abeilles

Passionné du monde des abeilles, ancien photojournaliste, Eric Tourneret parcourt le monde à la recherche des derniers chasseurs de miel. Des falaises du Tamil Nadu aux profondes forêts du Congo, en passant par l’Indonésie, le Brésil et la Turquie, il nous livre sans mise en scène des clichés surprenant de ces chasseurs cueilleurs qui vivent en marge de nos civilisations.

 Le Photographe des Abeilles

20/11/2016

  • Arthur Grossman

  • Paroles d'Aventuriers

Paroles d'Eric Tourneret

Propos recueillis par Arthur Grossman

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Eric, tu as côtoyé les chasseurs de miel pendant des années,quel est le premier souvenir qui te vient à l’esprit ?

J’étais en Indonésie, sur l’île de Bornéo, où des hommes chassent le miel des abeilles géantes, nommées Apis Dorsata. C’était la nuit. On marchait à travers une forêt profonde, dans le noir complet, vers le sommet d’une colline où un arbre, un grand Lalau, accueillait chaque année un essaim. Les gars marchaient en silence, quand l’un d’entre eux se mit à chanter. Les autres l’accompagnèrent, comme portés, tous ensemble, par une prière. J’étais galvanisé. Il y avait dans ces voix une sérénité totale. J’appris qu’un des gars avait chuté l’année passée, qu’il n’avait pas survécu, et que ce chant lui était consacré. Dés lors, la récolte se poursuivit comme une longue transe. L’un d’entre eux grimpa agilement, porté par les voix d’en bas recouvertes d’un bourdonnement farouche. Je me souviens d’une danse, une minutieuse acrobatie. Du haut de son arbre, l’homme faisait corps avec l’essaim.

Les chasseurs de miel chantent pour se préparer à l’effort?

Ils chantent pour se concentrer, pour avoir l’esprit net, épargné par l’émotionnel, pour que la chute n’existe pas dans leur esprit. Ils chantent pour mieux respirer. Ce n’est pas pour demander quoi que ce soit. Ils chantent pour se mettre en paix. Les abeilles sentent cela.

Donc la chasse au miel est une cérémonie religieuse ?

Pas religieuse, mais spirituelle. La religion n’a rien à voir avec cela. Chasser le miel est pour eux un besoin. C’est un rituel immémorial, relié au lieu, son ambiance, son esprit propre ; c’est une invocation liée au retour des abeilles. Ces gars là savent qu’en allant sur les ruches sauvages, sans protection, ils accomplissent un acte de communion, un acte de grâce. Ils se connectent à leurs racines, au savoir des grands anciens.

Comment t’es tu adapté, au quotidien, à ces peuples au mode de vie si différent ?

J’ai mes petits secrets ! Le tout est d’avoir quelque chose à offrir. Quelque chose de soi, une chaleur particulière. Je leur apportai du lien, je racontais mes histoires qui se racontent en images, je cuisinais pour qu’ils n’aient pas le souci de se nourrir. Chez moi, l’amour se déclare aussi par la cuisine ! Je faisais l’effort d’être parmi eux.

Ils semblent donner beaucoup d’importance à la transmission. Selon toi, que nous apprennent-ils ?

Ces gars là sont tranquilles quand ils travaillent ensemble. Ils sont portés par le même esprit, c’est la magie de la foi ! Eux ont foi en leur travail, c’est leur fonction naturelle, ils sont attachés à faire les choses bien. Ils ne comptent pas, ne prélèvent que ce dont ils ont besoin et anticipent leur retour. Ils ne font pas de stock, ne vivent pas dans l’angoisse du manque ! La forêt prodigue, chaque jour ; c’est une économie quotidienne.
La transmission orale du savoir est à la source de cette croyance. Les anciens parlent aux jeunes sous forme de contes, de fables, et relaient le savoir de génération en génération. Chez les pygmées du Congo, chaque soir est l’occasion d’une veillée. Autour du feu, ils parlent du dieu Komba qui représente l’abondance de la nature. Ils apprennent à la capter. Ils parlent des Tuma, les anciens chasseurs d’éléphants, qui représentent l’entretien de la mémoire. Je me sens près d’eux parce qu’ils communiquent en image, des images justes, parlantes, non destinées à vendre ou asservir par la peur du manque. Leurs besoins sont minimums. Ils vivent au niveau de l’essentiel.

Dans cet enseignement constant, quelle est la place qu’ils donnent à l’abeille ?

Ils lui donnent sa juste place: le lien entre les espèces végétales, la clef de voute de l’écosystème. Nous vivons dans l’âge des plantes à fleur, dont les mammifères sont issus, dont nous sommes descendants, et dont la condition de l’abeille est le baromètre naturel.

Donc les dangers qui menacent l’abeille sont liés au destin de l’être humain ?

Inutile de revenir sur ce sujet dont tout le monde raffole, et qui nourrit le catastrophisme ambiant. C’est nous qui mettons l’abeille en danger. Ce que nous lui infligeons, nous l’infligeons à nous mêmes. Il faut se le dire tel quel, en des termes simples, introspectifs.

A travers ton travail de photographe, c’est cela que tu cherches à révéler ?

Je n’ai rien à révéler. Je n’ai pas inventé les abeilles. Je veux simplement les montrer sous une lumière qui sensibilise les gens. Nous devons prendre conscience de ce petit monde, et prendre notre juste place vis à vis de lui. Ca passera par un travail sur soi. Chacun est en mesure d’intervenir sur l’homme intérieur. Quand tu regardes ces gars chasser le miel, tu ne comprends pas, tu apprends, en les observant. C’est un moment d’équilibre, de fête, de noce avec les fleurs. Quand l’homme prélève ce dont il a besoin, et qu’il est conscient de ses besoins essentiels, c’est la nature qui échange avec la nature ; il est dans l’être, pas dans l’avoir. La disparition des forêts primaires est le meilleur exemple de cet instinct de possession forcené. En coupant les arbres, on se coupe l’air sous le pied. Nous allons à l’encontre de la première loi de l’intelligence : la préservation de notre propre espèce. Les chasseurs de miel vivent dans une grande autonomie. Au contraire, nous sommes sous perfusion. Paris n’a que quelques jours d’indépendance alimentaire. Eux vivent ainsi depuis des millénaires ! Et sans apport extérieur… Notre civilisation n’a pas fait ses preuves, et la leur est cernée.

Et maintenant ?

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